L'histoire du fétichisme
et ses origines

Introduction au Fétichisme
Le fétichisme désigne un intérêt sexuel intense porté à un objet inanimé, une partie spécifique du corps, ou un comportement particulier.
Contrairement à une simple préférence, le fétichisme se distingue par son caractère indispensable à l’excitation érotique, voire à la satisfaction sexuelle : adoration, désir incessant, importance majeure accordée à l’objet ou à la caractéristique fétichisée.
Le fétichisme se distingue donc des autres types de sexualisations par une fixation qui dépasse la simple prédilection.
Depuis le milieu du 19ème siècle, le fétichisme fut souvent étudié en le rattachant à la notion de « paraphilie » : attirance sexuelle dirigée vers des objets, des situations ou des individus, dit atypiques ou inhabituels. Les observations oscillent alors entre condamnation et compréhension clinique. Certains théoriciens voient le fétichisme comme une déviation, tandis que d’autres le considèrent comme une expression inoffensive et intéressante de la diversité sexuelle humaine.
Sur le plan socioculturel, le fétichisme est souvent influencé par les normes et les symboles sociétaux.
Dans certaines cultures, la sacralisation de certains objets ou la sexualisation de certaines parties du corps accentuent et façonnent les tendances fétichistes observables. Il y a des expressions plus ou moins visibles à différentes époques, en différents lieux et à travers des comportements très variés, enracinées dans l’histoire culturelle et la diversité des expériences humaines.
Histoire fétichisme
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Émergence d'un terme
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FEITIÇO/FÉTICHE
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Érotisation et fétichisme
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Europe de la Renaissance
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Culture populaire post-Renaissance
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Études psychologiques XIX siécle
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Époque contemporaine
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Compréhension/Acceptation
Émergence d'un terme, aux origines du mot
C'est au XVIe siècle qu'on observe l'émergence du terme « fétiche », dérivé du mot portugais « feitiço », signifiant « charme » ou « sorcellerie ». L'utilisation de ce mot fait pencher sa compréhension du côté des croyances magiques d'attribution de pouvoirs surnaturels aux objets inanimés.
Il tient son origine des explorateurs européens (navigateurs et commerçants portugais) qui furent en contact avec des cultures de diverses régions d’Afrique subsaharienne et d’Afrique de l’Ouest. Ils y observèrent des pratiques spirituelles méconnues, utilisant des objets auxquels étaient attribués des pouvoirs magiques : masques, figurines, colifichets, canes, investis de pouvoirs destinés à protéger, guérir ou influencer divers aspects de la vie quotidienne, attirer les esprits, guider les ancêtres et canaliser des forces surnaturelles.
Les récits rapportés par les missionnaires européens ont alimenté les débats dans les sociétés de boudoir et ont largement contribué à la diffusion du terme « fétichisme » en Occident. Ce mouvement déclenchera également au XVII et XVIIIe siècles une passion pour les cabinets de curiosités suscitant un intérêt renouvelé pour l'Antiquité et la chose perdue.
FEITIÇO/FÉTICHE – DERRIÈRE LE MOT, des phénomènes sociaux et socialisants.
Les premières "manifestations" d'une "fétichisation" sont visibles dès la préhistoire et dans les civilisations primitives, surtout dans les cultures africaines et amérindiennes. Le plus souvent, des objets sont investis de pouvoirs spirituels et de forces spécifiques.
Dans l’Égypte ancienne, des amulettes et des objets rituels étaient utilisés pour protéger leurs porteurs ou, concernant les défunts, leur assurer un maintien dans la vie par-delà la mort. Ils avaient une place cruciale dans une société d'initiés et auprès des sachants éclairés. Dans les écrits des cultes égyptiens traversant toutes les dynasties, ils nourrissaient une croyance autour de Toth (Djouthy), dieu des artisans : plus l'artisan usait de son énergie et de son attention dans sa réalisation, plus il chargeait de pouvoir l'objet, par transfert d'énergie.
On retrouve cette pratique dans la Grèce hellénistique où Hermès, dieu des artisans et de la connaissance, insufflait sa puissance aux objets artisanaux, par l’intermédiaire de leurs créateurs devenus catalyseurs des énergies divines.
Dans les textes religieux d'Inde, tels que les Védas, on retrouve une adoration fétiche, ou du moins une personnification d'objets et de forces. Ces écrits sacrés énumèrent des scènes où les rituels incluent des éléments matériels dotés d’une spiritualité intrinsèque : le feu, la pluie, le soleil, les éclairs, le lait entre autres.
Dans les civilisations méso-américaines, au cœur des cérémonies Mayas et Aztèques, des objets fétichisés avaient une importance considérable. Ils leur offraient un lien direct avec le divin. Les artefacts retrouvés dans les fouilles archéologiques confirment l’étendue de cette pratique : des objets soigneusement travaillés et ornés (masques, poignards, colliers), parfois associés à des sacrifices rituels.
Dans les cultures et l'esprit magique africains courant se retrouvent divers objets rituels eux aussi chargés d’énergies particulières : masques, figurines, colifichets, canes, sculptures ou outils ornés...
Dans les cultures orientales, c'est la parole qui est mise en avant et devient l'élément fédérateur. Le porte-parole devient le garant de la loi, et on peut voir des gestions séparatistes des corps féminins et masculins.
Comme la volonté principale est de ne pas faire d'idolâtrie, il n'y pas à proprement parler d'objet cristallisant une vénération : ce qui est mis en avant dans le discours, c'est un fort lien intellectualisé. La fraternité devient centrale : faire corps derrière une pensée devient primordiale.
Malgré une régulière interdiction de la représentation illustrative, certains objets deviennent porteurs de symbolique très forte : le chandelier à sept branches, le rond de pierre à l'angle de la Kaaba au centre de la Mecque.
Comme on l'a vu, ce sont les interprètes européens qui ont appelé « fétiches » ces objets considérés comme imprégnés de pouvoirs magiques et utilisés au sein de rituels.
Érotisation et fétichisme à travers les sociétés et cultures de tout temps.
Avant même l’utilisation d’un mot évoquant nommément les pratiques fétichistes, on peut supposer des "fétichisations" érotiques et sexuelles pour des objets ou des caractéristiques corporelles à différentes périodes de l'histoire, différentes civilisations et cultures. Rappelons que les déclencheurs érotiques ou sexuels sont multiples et inhérents à chaque personne, même s’ils sont influencés par des repères implicites ou explicites imposés par le groupe.
On ne peut que supposer l’existence de telles fétichisations, car il n'y a pas à proprement parler de traces ou d'écrits sur de telles pratiques. C'est le contexte qui peut indiquer ce qui est caché, ou révélé, ce qui est révéré, adulé et sans doute, par extension, érotisé et sexualisé. Ce chapitre avance donc sur le terrain de spéculations et d'hypothèses incertaines.
Peut-on répertorier les sculptures préhistoriques en ronde-bosse comme une érotisation de la femme gironde ? On peut au moins supposer un attrait sexuel vers des femmes bien en chair dans des contextes de survie, comme marque de bonne nutrition et bénéficiant à une moindre mortalité.
En Égypte, l'intérêt développé pour les onguents et parfums, certes destinés à une vie après la mort pour conserver le maximum de vitalité, peut donner à songer que les femmes parfumées étaient des symboles vivants d'un érotisme relevant du culte d’Isis.
Les représentations romaines et grecques des corps masculins sont au trois quart nues. Elles donnent à voir des printemps éternels bien qu’ils vivaient aussi des saisons hivernales. Est à l’œuvre ici une érotisation des corps vigoureux, forts et résistants ce qui ne devait pas manquer d'alimenter une sexualisation décomplexée, dans une société qui assume particulièrement de gérer les fluides humains notamment sexuels.
Dans la société hellénistique, les sculptures sont affublées de très petits sexes, presque éphèbes. Les représentations des corps sont éloignées de toute animalité. Nourrir un bel intellect est primordial : une tête bien faite dans un corps n’exprimant plus la pulsion sexuelle. Peut-on définir qu'une société tout entière nourrit des fantasmes envers des sexes à peine pubères, et des relations de maître à élèves autant pédagogiques que corporelles ? De nombreuses représentations sur des vases et fresques peuvent l'étayer. Toujours est-il que la société grecque gère les besoins d'exultation de corps dépassionnés et de manière raisonnée. Les fluides corporels féminins tant que masculins sont à purger et expurger du corps. Ils en développeront de nombreuses infrastructures allant des toilettes et égouts publics, aux bains romains.
Dans la société bien particulière des Spartiates, le lien entre deux compagnons de combats est une fraternité poussée à son paroxysme. Il est important de lier une relation forte, indéfectible de corps et d'esprit afin de renforcer un dévouement indestructible au sein de ce qu'il s'agit d'appeler un couple.
Les bracelets de cheville, de poignet et de cou chez les Incas étaient aussi des symboles de force, de vigueur et de combativité. Rendaient-ils les porteurs plus attrayants sexuellement ?
Chez les Aztèques c'est le cœur encore battant et chaud, extrait à vif du poitrail des battus en guerre qui est l'offrande suprême au soleil. Ici c'est une pratique très sanglante et carnassière qui évoque une érotisation de la chair.
De tradition, la femme japonaise, enfermée au sein d'une structure carrée concentrique, dont la lumière filtrée par les papiers de soie était révélée à peine en pénombre. La figure féminine, surmaquillée de blanc, devenant évanescente, presque fantomatique, dont une mouche noire ou des lèvres rehaussées de rouge sang et vif réveillaient l'excitation sexuelle. Maquillage repris par la geisha.
Dans l'Inde hindouiste, la dextérité d'un danseur ou d'une danseuse à faire tintinnabuler un, deux ou plusieurs grelots à leurs chevilles lors de danses védiques les rendait plus que séduisantes et excitaient les esprits des pratiquants de Sutras physiques.
En Orient, un fort souci de désexualiser les corps est présent : port de longs vêtements, rapport sexuel au travers d'un drap, séparation des genres. Pour autant, il a pu générer une fétichisation des rares contacts : la partie du corps dénudée, l'orifice et le caché révélé pouvaient alimenter une fantasmagorie autours des cheveux ou la multiplicité des concubines au sein des harems.
Dès lors, les voilages qui cachent mais révèlent, jouent avec le caché pur et le révélé impur. On observe des manières de s'attacher le bras pour sentir la présence avec les phylactères. On vient révérer les zones de passages : prières sur les portes, prières pour remercier d'avoir des orifices, alliance répétée au travers de la circoncision. Autant de manières d'éprouver le corps.
Peut-on déduire certaines pratiques sexuelles à partir de ce qui est le plus courant et ritualisé par une société, le plus visible et émergeant, alors que la sexualisation est par définition dévolue à la sphère privée ?
Comme on le voit dans cette approche historique, il y a des croisements entre ce qui est placé sur les terrains symbolique et ce qui prend corps comme éléments excitants sur lesquels peuvent se fixer une focalisation exclusive qu'on appellerait aujourd'hui fétichisme.
On peut également noter des cas exceptionnels où la sexualité devient une chose codifiée, gérée, assumée, comme sur les peintures de jarres grecques ou le Kâma-Sûtra révéré par le jaïnisme et le shivaïsme d'Inde.
Dans l’Europe de la Renaissance
Le Moyen-Âge, où règnent l'amour courtois et les relations d'affrèrement, peut s'envisager comme une période baignée de religiosité, et où les relations sont particulièrement platoniques. S'y développe tout un lexique pour gérer ce qui pourrait se considérer comme une sapiosexualité, une intellectualisation exclusive des relations.
Mais c'est un miroir aux alouettes car, comme on peut le voir dans les peintures de Pieter Bruegel l’Ancien et le Jeune, ainsi que de Jérôme Bosch, les gueux de l’époque n'ont pas ces codes : ils sont dépeints tantôt comme des forniqueurs allègres et de passage, tantôt comme de bons vivants profitant de la vie et de ses plaisirs. Les peintres se placent alors tantôt en juges des déboires, tantôt en critiques d’un moralisme intellectualisé.
Les rois quant à eux scellent des traités de paix en partageant leur couche, signe d'une indéfectible confiance.
Et l’on retrouve dans l'esprit chevaleresque l'esprit de corps : les liens fraternels et de proximités corporelles font partie intégrante du lien de confiance nécessaire pour faire front aux ennemis.
En Europe, la Renaissance fut une période de profondes transformations intellectuelles et culturelles, marquée par une curiosité et un questionnement renouvelés pour divers aspects de la condition humaine, du monde naturel et de l'esprit humain.
Notamment le phénomène, porté par une tradition alchimique, qui consistait à attribuer des pouvoirs surnaturels ou des significations diverses à des objets inanimés. Des penseurs illustres et savants influents comme Michel de Montaigne et Giordano Bruno l’ont soigneusement et sérieusement observé, étudié et analysé dans leurs écrits, y voyant souvent une manifestation des superstitions et des croyances populaires anciennes.
Les érudits de la Renaissance feront souvent ce lien entre la magie, la sorcellerie et l'alchimie, des concepts omniprésents qui se situaient à la croisée des chemins entre science, religion et croyance populaire. Faisant à nouveau une place au corps et à son intrication.
En parallèle chez Leonard de Vinci et Michel-Ange, dans les sculptures et des fresques, les corps sont particulièrement musclés et ciselés, pleinement dénudés, alors que les corps des hommes de l'époque sont plutôt bonhommes. Et les femmes sont affublées de seins bien ronds à peine nubiles, qui se dévoilent au détour de voilages. C'est ici le signe d'une érotisation de corps idéalisés. Et cet idéal nous parle de ce qui est apprécié, révéré, adoré et pourquoi pas, fétichisé.
Le fétichisme dans la culture populaire européenne ou dite "occidentale"
De longue date, le fétichisme a été marqué du sceau de la "déviance" et du "mal sain" puisque de pur plaisir, maintenu aux échanges d'alcôves et à la discrétion.
Le discours acceptable, et exprimé, relaie une norme sexuelle valable pour le plus grand nombre (du moins en apparence) et cantonné aux mots de la reproductivité afin d'assurer la cohésion du groupe "société", sa structure et sa continuité. Le politique a longtemps accepté que la sexualité soit une affaire exclusivement de reproduction visant à soutenir le besoin de natalité.
La religion chrétienne quant à elle a évacué le corps sexualisé au nom du péché originel : le plaisir du corps est marqué du sceau de la chute spirituelle initiale, encore en action dans la lutte entre le Bien et le Mal en chaque incarnation.
Dans les discours, notamment moraux, de bienséance ou politiques, on a pu observer un double mouvement du langage qui se nourrit l'un l'autre :
ce qui se dit en langage habituel, parle en négatif de ce qui est tenu au silence, caché, réprimé, honni, voire banni ;
et ce qui ne se dit qu'à demi-mot parle de ce qui est acceptable au grand jour ;
enfin ce qui ose être dit et s'assume peut devenir une nouvelle norme.
Dans les sociétés dites "occidentales", les arts et les artistes ont largement questionné et représenté le fétichisme autant en peinture, sculpture, littérature, opéra et ballets. Sans doute des lieux de liberté d’expression où les artistes peuvent oser et s’essayer à des formes inattendues.
À l’époque baroque picturale, on retrouve des fétichisations corporelles : les femmes sont rondes et bien en chairs, les pieds et galbes des mollets doivent eux rester cachés ; sous les culottes des hommes, les bas masculins restent de blanc immaculé. Et sous Louis XIV, les chaussures à talons pour les hommes sont inventées pour ne pas se crotter les souliers.
En littérature, au XVIIIème siècle, le Marquis de Sade a exploré les profondeurs de la sexualité humaine, et bien sûr le fétichisme. Même si, bien en-dessous de la compréhension et acception actuelle, ses œuvres jettent une lumière crue sur les diverses dimensions des désirs humains : pulsions sadiques, brutales, d'attrait de la douleur ; érotisations diverses et inattendues ; dimensions bestiales et de possessivités dénaturantes et d'objectivation des sujets ; empire des plaisirs écrasant et dépassant tout intellectualisme ; soumission volontaire et adoration ; attrait pour la salissure.
Ses écrits influenceront la perception du fétichisme à une époque où ces thèmes étaient pour certains tabous.
Un siècle plus tard, Leopold Von Sacher-Masoch écrit également sur ses femmes qu’il place en Domina au-dessus de lui, magnifiant les plaisirs masochistes. Sans doute ses attraits pour ses Vénus en Fourrures (voir photo d’époque) sont à mettre en balance avec l’époque de la révolution industrielle, de forte mécanisation et d’une exaltation de toute puissance d’une humanité grisée.
Les études psychologiques du XIXe siècle
Le XIXe siècle est l'avènement de la psychologie moderne, avec une recherche de l'introspection et avec elle, des études sur le fétichisme dans l'intimité.
Sigmund Freud, pionnier en la matière, conceptualise que la "fétichisation" se génèrerait dans les expériences de l’enfance, reliée à des traumatismes ou des refoulements inconscients, et substituant au travers de cette projection une chose profondément désirée mais interdite ou inaccessible.
D’autres psychologues, tels qu’Alfred Binet et Richard Von Krafft-Ebing, ont aussi étudié le sujet :
Binet voyait le fétichisme comme une fascination anormale, et trop obsédée, pour des objets inanimés ; Et Krafft-Ebing le classait parmi les « perversions sexuelles », pathologisant lui aussi ce comportement.
Les recherches comportementalistes et biologiques ont fait évoluer ces premières théories sur le fétichisme.
Notamment, les théories de l’apprentissage de John B. Watson et B.F. Skinner, explorent comment se développe l'association répétée entre objet et plaisirs sexuels et comment celle-ci peut se maintenir dans le temps.
Au début du XXe siècle, le Dr. Magnus Hirschfeld, en fondant son Institut de Sexologie à Berlin (1919-1933) réalise de réelles études sur les sexualités, les fétichisations et leurs possibles implications biologiques. Les questionnements de genres y sont enfin réellement abordés.
On trouve aussi des chercheurs contemporains qui soulignent une perspective biologique et avancent qu'il y aurait une primauté des facteurs neurobiologiques et génétiques.
Ici le fétichisme n'est plus abordé dans sa dimension bourgeoise et conceptuelle, mais bien dans ce qui est le plus intime et intrinsèque, immuable et indispensable comme besoin au sein des masses populaires et dans l'intimité de chacun.
Cette convergence des idées du XIXe qui se cristallise au XXe siècle demeure centrale dans notre compréhension actuelle du fétichisme. Elle permet de voir ce phénomène non seulement comme une construction psychologique mais également comme un phénomène aux multiples facettes, impliquant des dimensions neurologiques, comportementales et culturelles. Cette richesse théorique vient éclairer la manière dont est perçu et abordé le fétichisme dans la société contemporaine.
Le fétichisme à l'époque moderne et contemporaine
Le fétichisme a été largement représenté sous diverses formes, différents vecteurs dont les médias populaires.
Au XIXème siècle, on peut repérer l’attrait pour les froufrous féminins, et en réaction, l’utilisation du corset féminin par la société anglaise de l’ère victorienne, emprunte de puritanisme.
A la même époque, au Japon, le Maître créateur Seiu Ito rendra célèbre le Shibari Kinbaku, élevé au rang d’art dans une société adepte de la contrition et du contrôle social.
Le début du XXème siècle voit l’émergence des spectacles de danses de voiles et des cabarets. Ils font concurrence aux bars et salle des fêtes où se tenaient les bals populaires ou certains bals uraniens depuis 1890. Dans ses lieux peuvent s’exhiber les jarretelles et la dentelle de soie ou de satin féminin, et un certain goût pour l’extravagance.
Il est d’ailleurs de tradition d’ôter la jarretière avant la nuit de noces, révélée et enlevée comme symbole d’un hymen consommé. Une ancienne tradition masculine est aussi remise au goût du jour avec les escarpins féminins.
Les cabarets remplacent les bals uraniens se tenant dans des bars depuis 1890. Mais en 1934, le ton se durcit avec le début des persécutions homosexuelles en Allemagne sous couvert du Paragraphe 175 et qui s’appliquera aussi entre 1940 et 1945 en Alsace-Moselle annexées. Le Paragraphe 175 figure dans le Code pénal allemand depuis 1870.
En 1936, Marlène Dietrich incarne au cinéma le mode de vie libertaire du Cabaret Berlinois qui disparaîtra par la suite.
En 1942 dans la France de Vichy, la loi du 6 août va servir à pénaliser l'homosexualité masculine. En 1945, elle est maintenue par De Gaulle : la période est à l'effort de reconstruction, soutenue par un discours nataliste et un Parti Communiste encore imprégné de la doctrine originelle portée par l’Alliance Communiste pour qui, depuis 1896, l’homosexualité est synonyme de bourgeoisie et symbole antisocial.
C’est durant ces années qu’émerge à couvert la Old Guard (Vielle Garde) : elle se nourrit d’une fascination des uniformes en tous genres, tantôt militaires évoquant force, vigueur, érotisme de la suprématie et de l’ordre, tantôt tenues de motards en cuir évoquant liberté, stupre, perversion et outrepassement des carcans. Ils permettent des moments de regroupement, en discrétion, pour vivre des plaisirs devenus interdits en quelques années. La notion d’initiation est y primordiale pour se protéger et être à niveau, au sein de ces sociétés discrètes.
On retrouve ces thématiques dans les écrits de Jean Genet, où une relation de fascination s'opère continuellement entre les figures de pouvoir, détentrices de l'ordre, et les figures de prisonniers et autres soumis à d'impérieux désirs. Il est important de noter que Genet eut pourtant une attitude très ambigüe à l’égard du régime nazi, en particulier durant l’Occupation. Elle a été soulignée par l’historien Ivan Jablonka, au long du livre Vérités inavouables de Jean Genet. Dans Pompes funèbres, l’écrivain s’adonne à l’apologie d’Hitler, de la SS et de la Milice, une organisation criminelle, mise en place par le régime de Vichy.
Dans les années 1950, au sortir de la guerre, apparaît surtout aux Etats-Unis une résurgence de la libéralité de mœurs : 1953 voit la parution de la première édition officielle des Physical Picturial (regroupement photographique à caractère érotique). En 1957, première publication en Allemagne des Beefcakes de Tom of Finland qui seront en 1958 publiés dans Physical Picturial, US.
En 1951 ouvre à New York le Shaw's, un bar ouvertement cuir. Il marque l’avènement des Motorcycle Clubs, ouvertement destinés aux fétichistes du cuir et tenue de motard et qui en fait la promotion.
C’est un âge d’or de la Old Gard Gay des années 1950, mais qui se vivait toujours sous discrétion.
Malgré ce vent nouveau, en 1960, la société française renforce sa politique de répression : le gouvernement Debré publie l’ordonnance du 25 novembre qui place l'homosexualité masculine comme "Fléau national".
Un climat de persécution est savamment alimenté par des condamnations destinées à devenir des exemples : comme avec l’affaire Marc Croissant en 1970, licencié pour homosexualité par son employeur ouvertement communiste.
Au cinéma, Belle de Jour de Luis Buñuel (1967), avec Catherine Deneuve, aborde les thèmes du désir et des sexualités non conventionnelles, en ancrant le fétichisme dans l’esprit du grand public.
Dans l’art visuel, Salvador Dalí et Man Ray ont intégré des éléments fétichistes dans leurs œuvres, utilisant souvent des objets du quotidien décontextualisés puis recontextualisés de manière à provoquer et à stimuler l’imagination du spectateur.
Les années 1970 ouvrent un période de révolte de la jeunesse, en France mais aussi aux États-Unis. En 1969 les homosexuels, travestis et transgenres se révoltent contre les descentes régulières de police : cela donnera le soulèvement du Stonewall, dans Christopher Street, à New York. L'année suivante, 1970 marque la première commémoration de cette violente altercation : politiques, mais aussi festives, cela marquera le début des "fiertés", "Gay Pride" ou "Christopher Street Day".
Ce besoin de rupture s'observe aussi avec l'arrivée d'une New Gard (Nouvelle Garde) du milieu BDSM et cuir, sur la côte ouest, en particulier à San Francisco : les codes stricts de la Old Guard sont assouplis par un vent libertaire qui peut s'apparenter au triptyque "Sexe, Drogue & Rock'n Roll".
Dans la culture populaire, le cinéma va s’approprier l’esthétique fétichiste et BDSM, tout en continuant à questionner les relations de pouvoir et de soumission : chez Pasolini avec Salò ou les 120 jours de Sodome en 1975 ; en 1976, L'Empire des sens de Nagisa Oshima, et en 1980, Cruising de William Friedkin explicitant au grand public le milieu BDSM cuir gay.
En musique, les Village People promeuvent une joie de vivre, une fierté et des stéréotypes fétichistes pleinement assumés.
En 1979, le créateur H.R. Giger s'occupe des décors et de tout l'aspect créatif d'Alien de Ridley Scott, inspiré par les pratiques BDSM de mise à l'épreuve du corps, avec des figures et transfigurations féminines tout en érotisme et en ossature.
On le voit également par les tenues du Duc Harkonen dans Dune de David Lynch (1984) ou, en 1986, dans les tenues et rituels des protagonistes d'Hellraiser, directement inspirées de pratiques très dures et de tortures toutes médiévales : "Pas de larme, s’il vous plait. C’est un gaspillage de bonnes souffrances" Hellraiser I.
A la même époque, le groupe français Die Form – rattaché au mouvement musical Darkwave - s’impose dans un projet multiforme et multimédia comme le visage emblématique d’un BDSM radical et de désirs transgressifs extrêmes (zoophilie, nécrophilie), dans une oscillation permanente entre Eros et Thanatos : les corps sont mécaniques, les pulsions implacables, les actes sans concession. En complément d’une musique électronique soufflant le chaud et le froid, les scènes de concert se transformerons en happening BDSM de haut niveau qui se verront quelques fois interrompus/censurés par les autorités. Il en sera de même pour certaines pochettes de disques trop violemment explicites pour la morale publique.
Toujours dans le domaine musical, Diamanda Galas réalise en 1988 The Mask of the Red Death et en 1992, la vidéo Scream Of Love : l’iconographie BDSM cuir n’est ici que l’extension de l’acharnement vocal dont l’artiste fait preuve sur ses auditeurs consentants. Brulot tout autant artistique que politique, ce BDSM vocal et musical débridé vise à exprimer et faire ressentir les souffrances individuelles et collectives multiples balayant une communauté sidérée : l’épidémie du VIH/SIDA fait alors rage depuis le début des années 1980, dans une indifférence générale voire un acquiescement coupable et mortifère.
Dans les années 1990, le jeu des limites, montré dans beaucoup de mises en scènes sulfureuses, sont débarrassés de tout un fatras culpabilisant : dévoilés assumés et magnifiés, comme par exemple avec le livre Erotica de Madonna en 1996, mais aussi dans le spectacle Créature de Thierry Mugler en 1998.
L'iconographie BDSM devient grand public, et en parallèle va émerger une No Gard (Pas de Code) BDSM.
En 2000, Tarsem Singh réalise le film The Cell. L’ancien publiciste s‘en donne à cœur joie dans un délire de fantasmagories BDSM et de tortures. L’esthétisation y est poussée à son paroxysme, sans réelle justification que le seul plaisir gratuit des yeux.
La communauté fétichiste voit apparaître une multiplicité de nouveaux fétichismes avec une volonté de promouvoir et rendre visible à tout à chacun un droit à vivre comme il le souhaite, dans la droite ligne de cette absence ou refus assumer des codes.
En parallèle, le milieu BDSM voit un renouvellement du besoin d'entrave avec la résurgence du Shibari Kinbaku, façon Seiu Ito.
Ce besoin de contrainte réapparaît plus violemment dans l’univers cinématographique avec Domination de Erik Lamens en 2009 ou Nymphomaniac II de Lars Von Trier en 2013.
La bande dessinée n’est pas en reste avec Grengoroh Tagame, maître d'une illustration fantasmagorique très dure, parfois crue, qui questionne et souvent dérange par les malaises de situations sociales qu'il met en scène.
En 2017 apparaissent les livres 50 nuances de Grey et leurs adaptations cinématographiques. Le premier épisode peut être qualifié de borderline sur la relation non-consensuelle et ambigüe des deux protagonistes en opposition avec un traitement iconographique très mainstream du BDSM. Cependant, l’ensemble de la trilogie semble reprendre le rythme d’une initiation très Old Guard où la soumise devient progressivement une Slave. L’héroïne semble de prime-abord une victime mais elle devient consciente de ses choix. Au final, en bonne Slave assumée, elle questionne les positionnements de son pseudo-master et finit par re-former celui qui était un bourreau-domi en bon Master enfin débarrassé de son vécu toxique. Ce qui pouvait apparaître comme galvaudé de prime-abord, et « no-Guard », vient régénérer et réactualiser des codes bien établis.
Malgré ces représentations populaires du fétichisme, certains préjugés persistent de manière inévitable. Il est de la responsabilité des générations successives de renouveler les questionnements pour dépasser des perceptions négatives ou exagérément dramatiques ou véhiculant des stéréotypes et mécompréhensions. Cette ambivalence, oscillante entre l’acceptation et la marginalisation, entre fascination et controverses, reflètent la complexité des perceptions humaines.
Les médias, les plateformes en ligne, réseaux sociaux et les groupes de soutien ont créé des espaces communautaires où les individus peuvent partager leurs expériences et trouver du soutien, parfois non-exempts de jugements quand ils sont trop publics. Ces espaces offrent tout de même une visibilité accrue, contribuant à déconstruire les stigmates associés aux pratiques fétichistes. Ils rendent visible la diversité de ces pratiques et leur apportent une certaine reconnaissance.
L’importance de la compréhension et de l’acceptation, perspectives
Étudier l’histoire du fétichisme permet d’en comprendre les racines historiques et socioculturelles.
Etudié, démystifié avec nuance, en prenant en compte des dimensions psychologiques, sociétales et historiques, il se présente comme un aspect de la sexualité humaine, saine et consensuelle, loin de toute pathologisation.
De récentes études socioculturelles et psychologiques montrent même une meilleure acceptation et compréhension de soi dans les populations fétichistes voire BDSM. Accepter ces aspects comme une facette naturelle de la sexualité humaine semble donc essentiel pour promouvoir une santé sexuelle, l’ouverture d’esprit, et l’estime de soi.
Ce point est essentiel pour lutter contre l'isolement, œuvrer pour le bien-être mental et émotionnel de ceux qui vivent ces pratiques comme des expressions légitimes de la diversité humaine. Les individus se comprenant et se sentant mieux inclus ont plus de facilité à mener une vie épanouissante, débarrassée de la honte ou de la culpabilité.
Plus largement, cela s’inscrit également dans la promotion d’une culture de respect et de compréhension, pour contribuer à une société plus diversifiée, tolérante et inclusive.
« Ce qui me rend triste, c'est de penser à tous ces gens qui ont honte de leurs désirs, qui gardent pour eux leur fétichisme à l'égard des pieds, du latex ou du bondage parce qu'ils ont peur de ce que leurs femmes, leurs amants ou leurs amis penseraient. Je veux adresser un message au monde : Ne vous inquiétez pas, tous les fantasmes que vous avez, d'autres les ont eu - et peut-être plus tordus encore ! »
L'art du glamour L'art du fétichisme
Dita Von Teese
